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Le feu à Castelar

jeudi, 11 septembre 2008 | Le feu à Castelar

A Castelar et Merlo, depuis deux jours les trains brûlent et debout sur les quais, les passagers regardent les flammes avec le poing levé. Je ne vois que leurs yeux, pas leurs visages dont la colère s'est masquée de foulards. A force d'attendre, à force d'etre transportés comme du bétail et de voyager parfois suspendus au dessus du vide, à l'extérieur des wagons, les voyageurs du conurbano ont mis le feu à ces trains dévastés, aussi sales que des latrines abandonnées. Anibal Fernandez, le ministre de la sécurité accuse Quebracho et le cinéaste Pino Solanas d'attiser le feu, d'en appeler maintenant aux émeutes. Dans La dignité du peuple, son dernier film ( La dignidad de los nadies, 2006 ), Fernando Pino Solanas racontait la résistance de ces Argentins « sans ressources et sans nom », ceux qui avaient tout perdu en 2002 et qui, armés de bâtons, bloquèrent les routes et les voies ferrées autour de Buenos Aires. « Regarde ces familles entières, pieds nus, affamées. Une honte pour un pays aussi riche. Tout ça est sale, douloureux », lâche un homme de 62 ans dans le film. Le 4 septembre 2008, sur le quai de la petite gare d'Haedo, un autre homme me parle « des trains des pauvres, pareils aux trains des juifs vers les camps, des wagons à bestiaux où les gamins se pissent dessus en pleurant ». Son visage est celui d'un vieil homme épuisé, assis à l'écart sur des parpaings au bout du quai. Il me montre une photo noir et blanc qu'il sort de son portefeuille. Quatre hommes torses nus sur le chantier de la voie ferrée. Je reconnais son regard, les rides qui se sont creusées autour des yeux mais le regard a la même douceur étonnante. Il soulève son tee-shirt pour me montrer la cicatrice d'une balle reçue en 2004, pendant les émeutes à Haedo. « Les flics voulaient me tuer, ces travailleurs devenus va-nu-pieds, ils ne pensaient plus qu'à nous tuer et là, maintenant, ça va recommencer ». Dans sa voix basse les sanglots m'empêchent de comprendre tous les mots, j'essaye d'en garder quelques uns en mémoire, je sais qu'il me parle de ses rêves, les rêves d'avant qui ont changé aujourd'hui, devenus impossibles.

11:01 Publié dans Nous, les moins-que-rien, fils ainés de personne | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : photo, journal, photographie, littérature, photolittérature

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