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Aranda de Duero

jeudi, 11 septembre 2008 | Aranda de Duero

Personne ne s'y attarde, et dans l'immeuble les escaliers ne servent qu'à aller et venir aux appartements. La traversée est brève, il n'y a que trois paliers et au dernier, depuis dimanche Maria-Jésus s'est installée avec son chien. Elle dit qu'elle ne partira pas, qu'ici habite son fils Antonio, Antonio le salaud qui ne veut plus la voir. La puanteur de pisse qui règne sur le palier, elle sait que peu de gens la supportent et elle rit, elle hurle qu'elle n'est pas un monstre mais une maman, « una madre » et qu'elle ne veut plus rien d'autre aujourd'hui sinon l'hospitalité de son fils. Je connais le village d'où elle vient, Aranda de Duero : une petite ville en vieille castille où j'avais passé plusieurs semaines, je m'en souviens, l'année où j'allais devenir enfin père.

C'était midi et il faisait chaud, la puanteur avait rempli l'escalier et la porte du fils restait close, silencieuse. Etait-il parti en vacances, retenu par son travail, hébergé par sa maîtresse ? Personne ne parlait à cet homme dont l'accent et la tristesse intimidaient ses voisins. Pendant la journée, les bruits du supermarché couvraient en partie les sanglots de la vieille femme. Mais à partir du moment où les dernières voitures avaient quitté l'immense parking qui en longeait les murs, l'immeuble entrait dans un silence que les locataires bénissaient. Et quand la vieille femme commença à hurler, tous les habitants de l'immeuble se retrouvèrent à parlementer dans la cage d'escalier, aux pieds de la pleureuse abandonnée. J'étais le seul à parler espagnol, et je devins le traducteur de cette étrange conférence pendant laquelle, à deux reprises, le chien menaça de nous mordre. La nuit tombait, plusieurs locataires s'énervaient et avaient tenté de s'emparer des sacs éventrés qui servaient de bagages à sa maîtresse. Elle avait levé la main, les yeux écarquillés d'horreur et l'animal avait montré les crocs. Il n'en fallait pas plus pour comprendre : elle ne s'en irait pas. Jamais. Elle vivrait ici, avec nous, jusqu'au retour du fils disparu elle habiterait son palier. Comme une mère veille une tombe.

 

16:43 Publié dans Nous, les moins-que-rien, fils ainés de personne | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : photo, journal, photographie, littérature, photolittérature

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